Voici un magnifique écrit sous la plume de DARIEV STANDS recueilli sur le site du sombre et de l’expérimental « Guts Of Darkness«
l
« C’est l’histoire d’un suicide. Bien réel avant d’être commercial, tout comme la voix de cette jeune fille (femme ?) qui s’élève, seule debout, inconsolable mais le visage triomphant. Un suicide raté, bien heureusement. Catherine Ribeiro a tout d’abord tenté de percer en 67 dans un registre à la Buffy Sainte-Marie plus qu’approximatif, mais c’était sans compter sur la mainmise des requins du showbiz de cette époque, qui ont tenté de faire de cette belle brune une Barbie jetable à la Sylvie Vartan… Très vite, Catherine culpabilise, se rebelle, et un côté incontrôlable de sa personnalité semble prendre le dessus. Tentative de suicide. Longue convalescence, traumatisme. Et c’est avec un groupe de hippies (on ne disait pas encore « babas ») sortis de nulle-part qu’elle ressurgit, étrangement émancipée, 2 ans plus tard. Un groupe totalement en roue-libre et avant-gardiste, unique. Avec qui Ribeiro enregistre son premier album, un album-thérapie, exutoire de cette période noire. Qu’a-t-elle vu si près de la mort ? Tout l’album tente de chercher la réponse, de se rappeler par l’anamnèse une identité que Ribeiro dit avoir égarée lors de ces débuts regrettés. Une lumière écarlate, un point qui scintille… Oui, mais déjà une forme de vie s’éveille et attire, et les premières pensées de Catherine sont… La rancune. Contre « les hommes », mais la menace reste à préciser, vu qu’elle ne semble, à vue de pochette, pas avoir de problème à se tenir debout au milieu d’eux. Dès le début, on sait : gros sur la patate, elle a. Bien sûr, l’emphase et l’engagement total dont elle fait preuve, la voix mixée très en avant (déjà qu’elle ponctue volontiers son chant de cris et chuchotements), laissera certains circonspects, voire moqueurs. Personnage volontairement exilé dans les marges les plus obscures de la chanson française – genre dont elle déborde allègrement jusqu’au milieu des 70’s – Catherine Ribeiro ne peut décemment pas laisser quiconque tiède à son sujet. Même quand l’humeur se fait à la réflexion (La Solitude, posé sensuellement sur une ondée d’arpèges), elle ne peut réfréner une véhémence bien peu féminine, alors qu’elle semblait nous raconter une histoire de l’intimité du jardin derrière sa maison… Il est étonnant de voir avec quelle certitude et force de caractère Catherine Ribeiro a, sur ce premier vrai disque, déjà trouvé sa voix. Son style, c’est donc de raconter même le plus trivial quotidien avec l’emphase gothique d’un conte noir et maléfique… Mais toujours avec une grâce mélodique : Un Sourire, des éclats est l’exemple de cet équilibre, où point le traumatisme de l’hôpital lors du dernier couplet… Folie et guérison, douceur et hargne, opposés qui deviennent si proches quand l’humain touche le fond et remet tout en question pour se débarrasser de tout ce qui entrave l’essentiel, toute écorce tombée. Et parfois, les histoires de sorcières sont bien là. Certes, Le Crime de L’enfant Dieu revêt une dimension fortement symbolique pour une ex-nymphette ressuscitée en pythie volcanique qui rêve tout haut de trucider ses anciens producteurs dans un grand spasme surréaliste (j’y viens)… Mais la dimension tragi-biblique est bien étrange pour une si jeune personne. L’ambigüité du récit trouble : La rébellion de cet Isaac inversé est sans issue, mais Catherine le trouve beau, et ses mots envers les adultes qui accourent sont durs. Fable mythologique ou catharsis personnelle ? La question restera en suspens, mais c’est étrangement en racontant cette histoire immorale que Catherine reste le plus calme. Il faut aller chercher du côté des grands noms de la vieille chanson cabaret Parisienne ou de Colette Magny pour trouver pareil emportement, autrement extirpé, bien sûr. Et sans l’accompagnement musical stupéfiant qui est délivré ici. Le franc tireur Patrice Moullet, principal agent créatif des 2 bis, ménage dans chaque titre des incartades déchirées, guitares chtoniennes et rongées par l’acide, d’un effet stupéfiant et hanté. En fait, ce son très abrasif pour 69 provient d’une lyre électrique, qui vient illustrer l’orage sans nom qui se joue dans la tête de l’ex-baby doll. Orage qui éclate pour de bon sur l’éprouvant et ultime ‘Les Fées Carabosse’, qui fait partie de ces chansons pendant lesquelles il devient vite impossible de faire autre chose. Séance d’exorcisme, tour de force, monstruosité ? Pas vraiment. En fait, on a l’impression que Catherine improvise, que tout son écœurement s’est aggloméré en un épouvantable cauchemar, inconscient déversé au nez de ceux qui la tourmentent, qu’elle nous balance comme ça, indécent et sublime. On connaît la phrase de Nietzsche « faire de son chaos une étoile qui danse », eh bien en voilà une qui l’a visiblement pris au pied de la lettre, allant chercher tout son désarroi et l’étalant comme une gamine avec de la boue, torrent d’images mi- enfantines mi- surréalistes. Rien de calculé, donc. Malgré la folie de l’époque, bien peu ont dû apprécier de se prendre ça dans la gueule en 69. Pourtant, on ne voit que trop bien qui elles sont, ces « grosses têtes de fées Carabosse ». Le « Voyage » que Patrice Moullet concocte en guise de redescente est tout simplement parfait, nécessaire brouillard moyenâgeux et psychédélique pour se remettre de ce… trip, de cet accès de fureur dans les cavernes impavides de Jérôme Bosch et Lautréamont. C’est que garder sa mesure après une telle expérience relève du déni, tant la naïveté, les peurs d’enfants et l’affirmation de soi exhibés ici remuent les tripes, seul critère pour déterminer si une musique « sonne vraie » pour soi. Et puis toutes ces ivresses planantes dont le disque est parsemé finissent par converger, Un Point Qui Scintille ne laisse plus de doute : c’est un sabbat de sorcières, et si la transe n’est – cette fois – plus qu’évoquée par d’éparses percussions, les paroles lèvent le voile sur ce qui anime désormais la pythie revenue d’entre les morts. La voilà, au crépuscule, esseulée dans la lande, saoule et tiraillée par ses relents suicidaires, qui nous vomit ses pensées profondes (n’y voir que l’inconscient serait négliger ce qui se raconte vraiment), digresse sur ce qui la tiraille chaque fois que le soleil tombe… « Il me faudra du temps… », avant que ne se résorbe la nausée. Ayant tué le père, elle cherche à atteindre l’œuf, à percer le secret – à grandir, en fin de compte. Reste sa mère. « Que dis-tu, mère ? J’ai assez bu… Que fais-tu de ta raison irrationnelle ? ». Et la chanson comme le disque s’achève sur une allusion à l’Ovule, étincelle de vie sur ce lit de cendres, comme si c’était la sensation substantifique tant cherchée (pas de « vérité » à trouver ici). On ne grandit que dans la douleur, et Catherine Ribeiro a 200 ans et des dents de sabre qui mordent jusqu’au sang. »
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